Tu sais, maman souhaite pour toi un demain fleurissant,

Qui respire profond dans l’espoir,

Qui grandit fier dans le cœur

Et qui s’ancre fort dans la beauté du Fjord.

Tu sais, notre temps ensemble, libre, est si rare

Que nos jeux et nos rires en sont plus précieux que précieux.

Mais samedi, libres, nous n’avons pas joué à :

« super-princesse-fée-qui-sauve-les-princes-restés-pris-dans-leur-tour ».

Samedi, libres, sous la pluie battante et frette de novembre,

Nous sommes allées marcher.

Samedi, nous avions toutes deux une mission plus grande.

Une mission qui nous dépasse et qui, n’en déplaise aux princes, nous a menées au-dehors :

Samedi, nous devions affronter des géants.

Ces géants-là ne sont pas imaginaires.

Ils sont industriels et portent des noms et des projets qui leur sont chers.

Ils s’appellent Arianne Phosphate, GNL Québec, Métaux Blackrock.

Ils parlent de mines, de ports et d’usines.

Ils convoitent l’apatite, le gaz naturel et le minerai de fer.

Ils se voient à Lac-à-Paul, à Ste-Rose et à Grande-Anse.

Ils s’imaginent se frôlant sur le parc marin et sa faune déjà fragilisée.

Ils amènent avec eux pipelines, camions et méthaniers.

Ils recrachent effet de serre, honte et salaires.

Et ces géants-là, eux aussi, sont en marche.

Et à chacun de leurs pas, se déracine un arbre.

Et à chacun de leurs souffles, se désintègre une paroi.

Samedi, toi et moi, nous sommes allées marcher.

Et pour affronter ces géants, petites fées que nous sommes,

Nous voulions d’abord tenter de leur parler.

Mais comment faire?

Car face à de tels Goliaths, notre voix est minuscule!

Et c’est à peine s’ils devinent notre présence!

Ils ont l’oreille loin et l’œil qui regarde ailleurs.

Il nous fallait alors écrire nos mots, avec des lettres grosses.

Et parler haut, fort et clair. Et, surtout, parler ensemble.

Se tenir groupés, en banc de poissons contre les requins.

Samedi dernier, nous avons marché, ensemble.

Et avec 400 hommes, femmes et enfants.

Et nous avons accroché des petits animaux marins de feutrines

(Soleil de mer, béluga et méduse) sur un drap-bleu-rivière.

Pour le porter avec nous et ne pas oublier ce que l’on peut perdre.

Et tu as voulu, toi aussi, ta propre pancarte pour y écrire tes mots géants de petite fée.

Et tu l’as portée toi-même, jusqu’à la rivière.

Et la pluie a effacé les cœurs et les fleurs que tu y avais dessinés.

Car, petite fée courageuse, du haut de tes 5 ans, tu as tout compris.

Tu as compris, toi, qu’il en faut de l’amour en fleur et de la paix au cœur,

Pour convaincre d’autres géants, municipaux et politiques, de se rallier à notre cause.

Géants contre géants, ils auraient le pouvoir de s’entendre.

Et de nous élever avec eux.

Et de protéger les plus petits qu’eux-mêmes.

Tu as compris, toi, que « maman la terre » qui nous porte est fragile.

Et que nous en sommes les gardiens protecteurs.

Tu as compris, toi, que la vie sous toutes ses formes

Vaudra toujours mieux que quelques emplois pour quelques années.

Tu as compris, toi, que les gens d’ici ont mille talents et mille idées

Pour t’offrir un demain autre.

Tu les as rencontrés. Tu les as entendus.

Ils ont parlé, beau et fier, samedi sur le pont vert.

Ils nous parlent de tourisme d’aventure, d’emplois durables et d’agriculture de demain.

Ils rêvent d’énergies nouvelles et de courage politique.

Ils aspirent à des projets utilisant nos génies et nos sommets plutôt que nos sous-sols.

Tu as compris, toi, que chaque petite goutte d’eau compte.

Que toutes les pluies et les larmes d’ici mènent au Fjord.

Que si nous pouvons porter ta voix de fée jusqu’à l’oreille d’un géant

Que « si les ruisseaux savent trouver la mer » : peut-être sauverons-nous la rivière…

Un texte de Marie-Andrée Fortin, membre de la Coalition Fjord

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