Avertissement : Ce coup de gueule risque de déclencher de l’éco-anxiété *Trigger warning*

Chers Messieurs soucieux-de-l’avenir-de-nos-enfants,

La manif d’hier? J’y étais. Ma pancarte préférée : Wake up, câlisse.

« Voyons, qu’est-ce qu’ils ont tant à s’énerver, tous ces gens?» vous dites-vous peut-être ce matin en lisant les nouvelles. En effet, jusqu’ici tout va bien. Relativement bien. Remarquez, on ne s’énerve pas tant non plus, pour être honnête. Tout cela est festif, on sort nos tam-tams, il y a des mascottes qui dansent, des chants, des pancartes rigolotes, des discours remplis d’espoir, des poings brandis en l’air. C’est galvanisant. Nos ventres sont pleins, et quand il fait chaud, nous nous réfugions à l’air frais une fois que toutes nos fanfares sont terminées. L’hiver, nous savons qu’un logement chauffé   nous attend. C’est gentil, bon enfant. Il n’y a rien de menaçant, n’est-ce pas? Juste une gang d’énervés un peu anxieux qui crient Au secours! On a peur. Faites quelque chose, tout en chantant et en dansant, comme la cigale.

J’ai pu lire aussi sur une pancarte qu’il était minuit moins une. Vous ne trouvez pas que ça fait longtemps qu’il est minuit moins une, vous? Quelque chose comme… vingt-cinq ans? Soyons sérieux, vous savez comme nous qu’il n’est plus minuit moins une depuis longtemps, mais qu’il est minuit et quart depuis plus d’un quart d’heure. Et ce serait le fun que d’ici une heure du matin, mettons, nous ayons commencé à nous organiser un peu, car nous avons chanté tout l’été, comme dit la fable. Savez-vous faire un feu, vous? Recoudre une chaussette? Réparer un sèche-cheveux brisé? Je pose la question comme ça. Juste comme ça. Vous ne vous sentez pas l’âme de la fourmi, j’imagine. Normal : vous êtes un être humain. Vous aimez la facilité et le confort (et l’indifférence?) quand ils vous sont offerts comme façon de vivre normative sur un plateau d’argent.

Pour l’instant, les sacrifices, par définition toujours consentis, restent mineurs. Alors, de quoi avons-nous tant peur? C’est que nous savons conjuguer au futur. Nous savons dire, tout comme l’ensemble de la communauté scientifique : les canicules se multiplieront. Comme certaines et certains cardiologues : les maladies cardio-respiratoires iront en croissant à cause de la pollution. Nous savons que le système de santé, déjà malade, ne fournira plus du tout à moyen terme. Alors les malades resteront à cuire à l’étuvée dans leur 4 et demi, en toussotant. Alors les étés meurtriers s’enchaîneront. Les jours de crève, on entendra le son des écureuils et des oiseaux tomber des arbres, les feuilles se froisser et tomber avant l’heure, en plein juillet, au son des cigales qui chantent. Le matin venu, on entendra les cris des mères, des pères qui réalisent à leur réveil que leur nourrisson n’a pas survécu aux 37 degrés durant la nuit.

Puis on s’habituera, comme on s’habitue à tout. Ils étaient trop vieux, trop malades; elles étaient trop petites, trop fragiles. On s’achètera des airs climatisés; ça fera rouler l’économie. Évidemment, comme d’habitude, les plus pauvres, qui ne peuvent s’en acheter, en subiront les conséquences en premier.

Nos hivers de glace auront aussi leur lot de problèmes. Mobilité réduite, chutes, pannes de courant. Encore une fois, on s’habituera. On mettra plus de sel dans les rues, pourquoi pas? On s’achètera des génératrices; ça fera rouler l’économie.

On le sait aussi : les cataclysmes liés aux dérèglements climatiques coûteront des milliards. Infrastructures détruites, paysages dévastés. Notre territoire changera, et ce qui le peuple aussi. Les images des caribous dans les livres feront rêver nos enfants comme celles des mammouths d’autrefois.

Les quantités de neige qu’ils verront sur nos photos d’enfance feront briller leurs yeux.

Et alors ? Si ça nous manque, on ira faire du ski dans les Laurentides pour se divertir, comme dans le temps. Les machines n’auront qu’à produire de la fausse neige en masse. Ça aussi, ça fera rouler l’économie.

Jusque-là, ça ira. Mais les abeilles continueront à mourir. Les sécheresses s’enchaîneront et les récoltes, souvent perdues, seront de plus en plus maigres. La précarité alimentaire, qui touchait déjà les classes les plus pauvres, affectera ensuite les classes moyennes. Les denrées qu’on considérait de base se feront plus rares, les prix des aliments monteront en flèche. Il faudra se restreindre, se serrer la ceinture encore plus. Puis nous retournerons à une période de rationnement alimentaire. Il y aura du pillage, des chicanes à propos du dernier chou vendu.

Alors, quand la nourriture viendra vraiment à manquer, on entendra le son de nos privilèges tomber un à un, comme des petites bêtes desséchées tombent d’un arbre par temps de canicule. Comme un long écho, une longue chaîne de dominos qu’on voyait venir depuis longtemps. Toutes ces choses que l’on tenait pour acquises nous glisseront entre les doigts. Nous passerons des sacrifices mineurs à des privations qui grandiront en même temps que la colère.

Puis les réfugié.e.s climatiques frapperont aux portes par centaines de milliers. Les politiques se feront plus restrictives, plus coercitives. Les voix des réactionnaires seront plus nombreuses, plus tonitruantes. La droite montera partout en Occident. Malgré de vains efforts, les cages de verre et les murs ne résisteront pas. Certaines zones deviendront désertiques, alors que d’autres seront surpeuplées. L’itinérance et la pauvreté grandiront, partout à travers le monde.
Puis le pétrole viendra à manquer. Mais ce n’était que du transport, du plastique, des objets. Rien d’essentiel à la survie : on laissera tomber sans trop rechigner, rendu là. C’est quand ce sera le tour de l’eau potable que la catastrophe prendra tout son sens. Nous avons connu les guerres pour l’or noir; celles de l’or bleu seront d’une violence inouïe. Saviez-vous que le Québec possède 3 % des réserves d’eau douce de toute la planète? Me semble que ça fait un beau champ de bataille, ça. Je dis ça, je dis rien.

Le confort dans lequel nous avons grandi nous glissera graduellement entre les mains, petit à petit. Nous réaliserons alors que nous ne savons ni coudre ni faire du feu et que, en dehors du complexe industriel, nous sommes dépourvu.e.s, car nos compétences manuelles sont limitées. Nous réaliserons alors que ce même complexe industriel nous avait maintenu.e.s dans un état de passivité et de dépendance : utiliser, jeter, recommencer. Tout se conjuguait sous le signe de la piasse, de l’achat, de la consommation. Nous étions habitué.e.s à utiliser puis jeter, à croire que les objets disparaissaient magiquement après usage et n’allaient s’entasser nulle part. La vie était si simple, à l’époque, dira-t-on. C’était bien, recycler, ça nous donnait bonne conscience.

Les gens descendront encore dans les rues, mais cette fois-ci vous n’oserez plus amener un de vos ministres pour parader et faire le beau, la belle, pour les caméras. Ce ne sera plus festif. Il y aura des émeutes. Des morts. L’effondrement sera total. Et ces mots, prononcés par Charles Sainte-Marie lors de notre première marche, seront bien loin : « Il n’y a pas d’économie sur une planète morte. »

Évidemment, tout ceci est du délire. Rien n’arrivera ainsi. N’est-ce pas? De toute manière, qui sait? Vous n’y serez plus, ni moi non plus.

Mais il n’y a plus de doute : nous sommes dans la chute. Et nous tombons vite. Oserez-vous poser des filets pour amortir le choc? Pour éviter que le corps social soit complètement broyé? Pour que les lignes précédentes restent de la fiction? Il est toujours possible d’écrire cette histoire au conditionnel, même si une partie de cette histoire est déjà en train de s’écrire.
Nous n’avons plus rien à faire de vos espoirs, de vos lendemains qui chantent, de vos voies ensoleillées, de vos pouvoirs d’achat, de vos prospérités, de vos croissances infinies, de vos beaux discours, de vos phrases creuses. Nous sommes ceux et celles qui veulent prendre à bras-le-corps les lendemains désenchantés. Maintenant.

Car cette histoire, oui, il est possible de l’écrire au conditionnel, et non au futur. Avant que nous ne soyons pris.e.s dans un mauvais rêve devenu réalité, duquel on ne pourrait plus se réveiller ni pouvoir s’écrier :

Wake up, câlisse.

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